Humanisme N° 312, août 2016, Livres

 

Humanisme, N° 312, août 2016, pp. 120-121.

Livres

SEBASTIEN CASTELLION

Penseur de la tolérance & de la liberté de conscience

Christian Buiron avec le concours de Samuël Tomei. Editions Théolib 2015, collection Libres pensées protestantes, 158 p. 8 €.

Sébastien Castellion est considéré comme « l’apôtre » de « la tolérance et de la liberté de conscience, tant dans l’Église que dans l’État ». Il y a 450 ans, il a combattu le fanatisme religieux avec acharnement et intelligence.

Signe de son temps (il naquit en 1515 et disparut en 1563), ses écrits ne furent pas appréciés ni compris à leur juste valeur de son vivant.

Signe des temps, l’homme et ses textes étaient quasiment oubliés jusqu’à ce que Ferdinand Buisson, en 1891, leur redonne force et vigueur en leur consacrant une thèse de près de mille pages.

Aujourd’hui Christian Buiron et Samuel Tomeï nous invitent à découvrir, dans un format plus accessible au grand public, la vie et l’œuvre de « L’humaniste, le traducteur, l’écrivain, le pédagogue, le défenseur de la liberté de conscience, le partisan de la séparation des pouvoirs temporels et spirituels ».

Malgré l’oubli relatif dont il fut l’objet, la pensée de Castellion irriguera pourtant la cause de la tolérance. Montaigne, le premier, lui rend hommage dans Les Essais, regrettant qu’il meure « en état de n’avoir pas son saoul à manger ». Milton et Michelet seront influencés eux aussi par cette pensée originale et fondatrice.

Sébastien Castellion poursuit ses études à Lyon, où il côtoie les milieux lettrés. Se convertissant au protestantisme, il rejoint Calvin, le réformateur, à Strasbourg puis à Genève. Mais les relations entre les deux hommes vont se détériorer. Castellion ne se présentant pas comme un disciple de Calvin, mais comme un penseur à part entière. Le conflit prend une telle ampleur que ce dernier l’empêche de devenir pasteur. Il s’installe alors à Bâle, ou après quelques années professionnelles difficiles, (Castellion est correcteur d’imprimerie), il est nommé professeur de grec à l’université. Pédagogue, il invente des saynètes que jouent les enfants pour apprendre le latin et le grec.

C’est la mise à mort en 1553, de Michel Servet (à l’instigation de Calvin), accompagnée de la destruction de ses écrits, qui va sceller irrémédiablement les divergences entre Calvin et Castellion. Sébastien s’indigne : « On ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle » écrit-il. Il est révolté que les Réformés appliquent les mêmes méthodes violentes que les catholiques qu’ils dénoncent ! « Pour Castellion, la torture et le bûcher sont des actes inhumains, et l’inhumain n’est pas Dieu ; il oppose la douceur à la violence, et tente d’éviter à la Réforme d’être souillée de sang » souligne parfaitement Christian Buiron.

L’opposition à « la dictature spirituelle de Calvin », selon la formule de Thomas Mann, sera définitive et permanente. Il publie, dès l’année suivante, sous le pseudonyme de Martin Bellie, le Traité des hérétiques. Le latin bellum signifiant guerre. On parle alors « d’hérésie bellianiste ».

Il publie en 1555 une traduction de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments, avec des méthodes novatrices. Il s’interroge sur l’obscurité de certains passages, et pose la question d’une interprétation plurielle. Voulant que les ignorants, les « gueux » accèdent également à ce texte sacré, il utilise le langage populaire. Sa traduction fait l’effet d’une bombe. Ses écrits sont condamnés par les catholiques et par la plupart des protestants. Cette traduction de la Bible a été rééditée en 2005 chez Bayard.

En 1936, Stephan Zweig relate la « bataille » entre Calvin et Castellion dans un ouvrage au titre évocateur : « Conscience contre la violence ».

Sébastien Castellion meurt à 48 ans, épuisé par son combat contre les zélateurs calvinistes. Il avait prémonitoirement écrit cette phrase : « Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ».

Laissons la parole à Ferdinand Buisson : « Enseigner avec cette force, non seulement la tolérance, mais le respect de la conscience, en plein XVIe siècle, à la fois contre les catholiques et contre les protestants, s’était devancer le temps, c’était faire entendre deux cents ans d’avance la voie de la Révolution, qui est celle de la raison et des droits de la personne humaine ».

Comme le souligne Samuel Tomeï : « Castellion est un penseur pour l’avenir ».

Signalons l’existence d’un « Cercle Sébastien Castellion » fondé à Bourg-en-Bresse, en 1995, dont l’objet est la promotion du pluralisme des idées et de la liberté de conscience. Notons encore qu’une loge maçonnique du Grand Orient de France porte le nom de Sébastien Castellion la liberté de conscience.

Pascal Bajou