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Critica Masonica : Sébastien Castellion

 

CRITICA MASONICA – Etude Critique et Académique du fait maçonnique 09/12/2015

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Alain Bellet

L’ouvrage de Christian Buiron (Sébastien Castellion (1515-1563). Penseur de la tolérance et de la liberté de conscience, éditions Théolib, collection « Libres pensées protestantes », 18 euros) nous dévoile l’œuvre, la personnalité et les combats difficiles de Sébastien Castellion, opposé durant des années aux chefs réformateurs de Genève. Jean Calvin et Théodore de Bèze refusent toute critique, toute conception déviante eu égard de leurs certitudes érigées en dogme, et accusent d’hérésie leurs contradicteurs.

L’homme, qui étudia à Lyon, fut d’abord humaniste, poète, pédagogue, traducteur de la Bible, helléniste et théologien. Il ne sera cité au fil des siècles que par quelques penseurs comme Montaigne ou Pierre Bayle, alors que ses idées et ses concepts seront présents chez Spinoza ou Kant.

Le plus souvent totalement méconnu et ignoré, sauf par son biographe Ferdinand Buisson écrivant à la fin du XIX° siècle, Castellion est un intellectuel du XVI° siècle, qui s’impose comme le défenseur farouche et le précurseur de la Tolérance. Il fut aussi le véritable concepteur de la liberté de conscience et le partisan infatigable d’une nécessité, la séparation totale de l’Église et du Magistrat, c’est-à-dire des pouvoirs en place.

Sous la plume de Christian Buiron, Castellion occupe la posture de l’avant-garde dans l’histoire feutrée de la pensée moderne. Il joue l’éclaireur contre l’obscurantisme et l’assujettissement des peuples du fait des pratiques religieuses dominantes.

En nous entraînant dans l’Europe bousculée qui vit surgir les réformes luthérienne et calviniste, Christian Buiron s’offre un recul nécessaire pour comprendre et combattre ce que viennent de vivre durant l’année 2015 nos sociétés démocratiques. Face aux assassinats monstrueux ensanglantant la planète entière commis au nom d’une lecture singulière de l’Islam, les réflexions maturées il y a si longtemps connaissent une étonnante résonnance, quatre cent cinquante ans après l’existence de leur fondateur.

Convaincu qu’une église ne doit pas forcer les consciences, l’homme qui s’était réfugié à Bâle pour échapper à la fureur de Calvin et à ses sergents dévoués, affirmait « les droits de la Raison » et reconnaissait « les bienfaits du doute contre tous les dogmatismes ». Il exigeait le pacifisme comme comportement moral et social, enfin il désignait les puissants de son temps, docteurs de la foi ou hommes de pouvoir, comme les principaux responsables des conflits meurtriers.

« Face au retour de la violence religieuse, aux pratiques barbares, à la négation du principe d’humanité, aux châtiments infligés et à la destruction de la culture d’autrui », Christian Buiron puisse dans l’œuvre et la vie même de Castellion des réponses que les Lumières popularisèrent et développèrent plus d’un siècle après lui. En effet, la pensée du libre-penseur bâlois précède la philosophie des Lumières, notamment pour affirmer la nécessité impérieuse de la tolérance, de la liberté de conscience trente ans avant l’édit de Nantes, enfin la séparation nécessaire du religieux et du politique.

Après avoir été proche de Calvin, l’humaniste, qui voulait devenir ministre de la foi protestante après avoir été le fondateur d’une pédagogie nouvelle pour les enfants de Genève, va théoriser et analyser la conduite du maître de la Réforme face à la question récurrente de l’hérésie et la manière pour la moins brutale dont le fondateur du calvinisme a répondu à l’opposant « hérétique » Michel Servet. Le chef huguenot n’a pas choisi une autre voie que celle que pratiquait l’Inquisition catholique en poursuivant Servet jusqu’au bûcher. L’homme sera mis à mort et ses ouvrages réduits en cendres ! Castellion dénonça la confusion du religieux et du pouvoir politique. Il n’admettra jamais de se plier aux diktats d’un des pères du protestantisme français. Profondément croyant et protestant, l’auteur de nombreux ouvrages et pamphlets s’attaqua avec une conviction courageuse à celui qui érigeait sa vérité comme « La Vérité », celui qui croyait mais qui s’arrogeait le droit de Dieu de mettre à mort qui le dérangeait ou le contredisait, celui enfin qui voulait imposer aux protestants le dogme de la prédestination, c’est-à-dire le choix de Dieu de sauver tel et tel ou de réserver l’enfer à tel autre. Pour Castellion, les idées se combattent par des idées et non par le glaive du plus fort ou du plus habile manipulateur des consciences. L’hérésie se combat par la conviction, l’écrit ou la joute oratoire, non par les flammes.

L’auteur de cet essai passionnant dévoile le chemin sans faute de ce penseur des Temps modernes qui exigea la séparation des pouvoirs, plaida pour la libre conscience tout en s’appliquant à traduire en français les « Saintes écritures » pour que le plus grand nombre de croyants les découvrent, s’opposant ainsi au clergé romain et aux maîtres de la théocratie genevoise qui continuaient à publier leurs textes et leurs thèses religieuses et philosophiques en langue latine.